[Fic] Pour le plaisir

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[Fic] Pour le plaisir

Message par Anna Elizabeth Brooke le Sam 22 Juil - 0:56

Voici une vieille candidature que je viens de retrouver dans mes archives, je vous la fais partager parce que... voilà, aucune raison, je l'aime bien.

Contexte : Meriem, l'héroïne, a été réduite en esclavage et se trouve présentement dans le bateau qui l'emmènera en direction du Nouveau Monde. Epoque d'inspiration médiévale, Caroggia est une grande ville marchande de l'Ancien Continent.

Étranger, pourquoi me regardes-tu ainsi ? Pourquoi ce regard de réprobation et de gêne ? Pourquoi détournes-tu les yeux sur mon passage ? Tu me vois, pliée en deux sous le joug des chaines, marchant à pas lents vers le bateau qui m'emmènera là où l'on ne revient pas. Tu ne veux pas me regarder, tu refuses de croiser mon regard. Mais pourquoi donc ? Aurais-tu honte de moi, honte de ce que je représente ? Ma misère reflèterait-elle les craintes les plus sombres de ton cœur ? Aurais-tu peur de devenir... comme moi ?
Pourtant, je ne fus pas toujours ainsi. Avant, j'étais comme toi. J'étais libre, joyeuse et insouciante. Oui, j'avais tout pour être heureuse. Comme toi, au fond.
Avant, j'étais une enfant illégitime, la fille d'un marchand carrogian et d'une domestique de sa maison. Mon père, étant déjà marié, a toujours refusé de me reconnaître, et j'ai grandi dans l'alcôve de la chambre de ma mère. Déjà toute petite, je m'étais jurée qu'un jour, je serai riche et puissante, pour montrer à ce père indifférent que moi aussi, j'avais de la valeur. Tu fais la grimace. En quoi serait-ce illégitime, étranger ? N'as-tu pas toi aussi éprouvé le désir de devenir un jour riche parmi les riches, et puissant parmi les puissants ?
Pourtant, malgré ce désir de richesse, je ne suivis pas la voie de la prudence et de la raison. Je profitai de ce que ma mère était occupée au service de la maison pour faire école buissonnière, et jouer avec mes nouveaux camarades, des gamins des rues qui n'étaient jamais allés à l'école. Là, j'enlevais mes souliers et je jouais avec eux, prenant bien soin de ne pas abîmer ma jupe pour ne pas me trahir. Là, j'étais libre et joyeuse, plus que je ne l'ai jamais été. Ils m'apprirent bien des choses intéressantes, et je fis de nombreuses connaissances, toutes moins recommandables les unes que les autres : voleurs des rues, prostituées, petits revendeurs... Je le sais, étranger, cette vie-là n'est pas de ton goût. Je te vois détourner les yeux à nouveau. Pourtant, ne t'es-tu pas amusé, une fois dans ta vie, dans ta lointaine jeunesse ? Si ce n'est pas le cas, tu ne me comprendras jamais. Si ce n'est pas le cas, je ne t'envie même pas, tu as raté quelque chose. Tu tournes la tête brusquement et ton regard plonge dans le mien. Te rappellerais-je trop ta folle jeunesse, celle que tu rêvais d'avoir mais que tu n'as jamais eue ?
Toutes ces activités n'auraient bien sûr pas été au goût de ma mère, qui rêvait de me voir en jeune fille bien éduquée, ascension sociale oblige. J'ai toujours tout fait pour qu'elle ignore ces jeux, et qu'elle conserve de moi l'image de la fille idéale dont elle avait toujours rêvé. J'ai feint la sottise pour expliquer mon retard dans mes leçons. J'ai prétexté une bousculade dans la rue pour expliquer mes habits tâchés. J'ai inventé des camarades de classe pour avoir des amis dignes de ce nom. Je ne voulais pas briser son rêve. Malgré tout, je pense que ma mère savait. Une mère sait ce genre de choses. Pourtant, elle ne me l'a jamais dit, touchée sans doute par mes efforts pour la maintenir parmi ses rêves. Un silence tacite et complice, en somme. Tu secoues la tête, étranger. Je n'étais sans doute pas une fille parfaite, mais vas-tu donc maintenant me reprocher d'avoir aimé ma mère ? Quand vas-tu cesser de me juger ainsi ? N'as-tu jamais déçu ta mère, ne serait-ce qu'une seule fois ?


Le temps a passé, les années se sont écoulées. Je jouais toujours avec mes camarades, mais ce n'était plus les mêmes jeux. Parfois, nous refaisions le monde ensemble. Qu'aurions-nous fait si nous étions riches et puissants ? Des rêves innocents d'enfants qui ne veulent pas encore tout à fait devenir grands. Pourtant, il le fallait. Il fallait gagner sa croûte. Ma mère était certes logée, blanchie et nourrie chez ses patrons, mais en contrepartie, elle ne recevait que peu de gages. Je ne pouvais lui demander davantage que son amour, qu'elle me donnait sans compter.
J'aidais mes camarades de rue à faire les coursiers, cirer les chaussures des plus riches, faire des petits travaux. Je sentais que j'étais une fille des rues et que ma place était là. Ma mère disait que c'était le sang qadjaride de nos lointains ancêtres coulant dans mes veines qui me poussait à cette soif absolue de liberté. Elle avait sans doute raison. Qu'en penses-tu, étranger qui me regarde de cet œil résigné ? Apprécies-tu la liberté, celle qui t'enivre, qui te donne la sensation de pouvoir t'envoler et que le monde t'appartient ?
Ma véritable vocation, c'est au détour d'une rue que je l'ai trouvée. Un jour, comme ça, par hasard. On ne s'y attend pas. Je pensais connaître toutes les rues et les impasses de mon quartier de Caroggia, et pourtant, je découvris, au bout d'une rue sombre et étroite, un petit passage encore plus sombre et étroit. Quelques boutiques s'étaient installées là, pour payer moins de taxes. Curieuse, je m'avançais. Je n'avais pas peur, la rue était mon domaine. Et là, je la découvris. La verrerie. Une façade pauvre, une vitrine ébréchée, noire, salie par la poussière. Et pourtant, dans son sein se trouvait le plus beau des trésors. Je compris que c'était là qu'il fallait que j'aille, là où ma place était. J'entrai dans la boutique, et je proposai au verrier d'être son apprentie. Et il accepta. Certains disent que je l'aurais payé en nature, d'autres en échange de mes connaissances dans la revente d'objets douteux, d'autres encore parlent même des deux, mais quelle importance, dans le fond ? Quand on trouve une perle pareille, on n'en regarde pas le prix. Je te vois faire non de la tête, étranger. Je te crois bon marchand, mais ne penses-tu pas qu'il pourrait y avoir des choses qui ne s'achètent pas, ou alors dont le prix est tellement élevé que quoique tu donnes, ce ne sera jamais assez ? Ah, je vois une lueur s'allumer dans tes yeux et tu regardes la bague qui orne ton doigt. Tu vois, étranger, au fond, toi et moi, nous ne sommes pas si différents...
C'est ainsi que j'appris le métier de verrière. Était-ce même réellement un métier, d'ailleurs ? Le bonheur de pouvoir créer de la beauté me remplissait toute entière d'une allégresse folle. Je passais des heures à souffler le verre, à le colorer, à trouver la teinte exacte qui lui conviendrait, à lui donner la forme qui le mettrait le plus en valeur. Je passais des heures à dessiner des motifs plus divers les uns que les autres et à les graver avec mille précautions sur ce verre délicat. Je passais des heures à parler à mes objets de verre, car oui, en vérité, pour qu'un objet soit aussi beau, il faut qu'il ait une âme. Je ne vivais plus que de ça. Cent fois je recommençais mon ouvrage, afin qu'il soit le plus parfait possible, même s'il ne l'était jamais à ma satisfaction. Cent fois je me trompais sur la température du verre, ou le cassant par maladresse. Cent fois je m'entrainais, afin de rendre hommage à la beauté, incarnée dans ces morceaux de verre. Oui, ces années-là d'apprentissage furent aussi parmi les plus heureuses de ma vie. Comprends-tu ce que je veux dire, étranger ? Rien n'est trop beau pour celle qu'on aime. Tu aimes peut-être ton argent, ou une dame qui occupe tes pensées. Moi, c'est de la beauté dont je suis amoureuse. Et rien ne sera trop beau pour elle. Alors, me juges-tu mal, encore, à présent ? Comprends-tu que ce n'est pas parce que j'ai des chaines que je n'ai pas un cœur ? Ne me regarde pas avec ce regard rempli de pitié, étranger. Je ne veux pas de ta pitié, je ne regrette pas ce que j'étais.


Ma tête me fait mal... Cela fait plusieurs jours que je suis enchainée dans cette saleté de bateau. Les souvenirs me reviennent, tournant autour de moi dans une folle ronde. Je tends un bras pour essayer de les saisir, au moins un, pour les arrêter, pour freiner leur danse. Et toujours, toujours, ce regard de l'étranger posé sur moi, semblant me juger, d'un air dégouté : ''Tu avais la vie rêvée, et pourtant, tu l'as quittée pour devenir... ça, cet être informe en vêtements sales et déchirés, se cramponnant à ses chaines comme d'autres se cramponnent à leurs rêves... Es-tu vraiment fière de ce que tu es devenue ?'' J'essaye de me redresser, il faut que je lui réponde... Qu'il comprenne... Mais tout est flou, tout tourne autour de moi, je ne peux réfléchir, les images défilent autour de moi... Peut-être va-t-il malgré tout comprendre ainsi...
La verrerie... cet antre sombre et glauque, dans laquelle se cachait le plus beau des trésors... Cet argent, fièrement gagné après une bonne vente... Cette taverne aux mets succulents, qui me faisait baver d'envie quand j'étais petite... Ce beau jeune homme qui m'aborde, l'air conquérant et sûr de lui... La cour, les premières amours, les projets d'un futur de rêve... Une folle nuit d'amour, éclairée aux chandelles... puis plus rien... le noir... le noir absolu, le noir béant.
Je me réveille... mais au fond de moi, je le sais déjà. Ce beau jeune homme est parti, me laissant seule et plus pauvre que je ne l'ai jamais été. Pauvre de mes sous, mais surtout pauvre de ces rêves qui ne pourront plus jamais se réaliser. Me laissant des souvenirs douloureux d'une époque où j'étais heureuse et où je croyais en l'avenir. Où je croyais que tout était possible, réalisable.
Étranger, tu me regardes d'un air consterné. Comment ai-je pu croire à des bêtises pareilles ? Il était clair qu'il voulait vivre à mes crochets et m'abandonner quand je n'aurai plus rien. Eh oui, étranger, je le sais bien. Cesse donc de me blâmer, je ne veux pas de tes reproches. J'ai été heureuse à un moment de ma vie, c'est tout ce qui compte. C'est tout ce dont je veux me souvenir à présent.
Que te dire de plus... Je ne suis pas retournée à la verrerie. Comment pouvais-je créer le beau après ce qui venait de se passer ? Je ne suis pas retournée à la verrerie. J'ai retrouvé mes premières amours, la vie de la rue. Je te vois avec ton air écœuré, étranger. Toi aussi, tu sais ce que ça veut dire, n'est ce pas ? La mendicité, les hommes, les petits vols, la bouteille pour oublier... Crois-tu que j'en suis fière ? Mais ai-je vraiment eu le choix ? Tu inclines la tête affirmativement. Crois-moi, étranger, s'il m'avait été offert ta vie de riche négociant, j'aurais accepté sans hésiter. Nous ne sommes pas nés sous les mêmes cieux, étranger. Mais si tu avais été à ma place, te serais-tu mieux débrouillé que moi ?
La mendicité, les hommes, les petits vols, la bouteille... oublier... tout oublier... oublier ce que j'ai été un jour, oublier ce que je ne serai jamais... Après la misère, le vol, après le vol, la prison, après la prison, la misère... Un vol plus audacieux qui tourne mal... le serment de ne plus toucher de la vie à la bouteille... mais trop tard... le marchand volé qui appelle la garde... la prison... encore... les coups de fouet qui lacèrent ma peau... les marques qui ne s'effaceront jamais... la décision de me vendre comme esclave pour tenter d'éradiquer mon engeance... les chaines, ultime humiliation dans une vie qui en a déjà compté plus d'une... et maintenant, le bateau...
Un visage apparaît devant mes yeux. Je m'en saisis en gémissant de douleur. Oh mère... je ne t'ai pas revue depuis si longtemps... pardonne-moi si c'est encore possible, je n'ai pas été une bonne fille... j'avais trop honte de revenir te montrer ce que je suis devenue... tu me crois peut-être morte... il aurait mieux valu... puisses-tu ne jamais savoir ce que ta fille est devenue...
Et toi, étranger ! Tu m'as regardée tout à l'heure, sur le port, tandis que je montais sur le bateau, pliée en deux sous le poids de mes chaines. Nos regards se sont croisés un instant, puis tu as détourné le regard, dégoûté, et tu es reparti de ton côté. Je te fais donc horreur à ce point, que tu n'aies pas reconnu dans cet être sale et mal lavé ce que tu aurais pu être si Arbitrio t'avait fait autre ? Je te fais donc horreur à ce point, que tu n'aies pas reconnu dans ce regard la couleur sombre qui te semblait si séduisante chez ma mère ? Je te fais donc horreur à ce point, que tu n'aies pas reconnu... ta propre fille ?
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Re: [Fic] Pour le plaisir

Message par Windorian Ventspils le Mer 3 Jan - 20:41

Ah c'est de là que vient Meriem donc !
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